Le tort du soldat, d'Erri De Luca (Italie)

Publié le par sabine

Un court « récit » (90 pages) en deux parties, chacune racontée par un narrateur différent et dont le point commun est une scène dans une auberge, où les deux narrateurs échangent un regard.

Dans la première partie, le narrateur est un écrivain qui ressemble beaucoup à Erri De Luca, à qui est confiée la traduction de récits écrits en yiddish par l'écrivain Singer. Il raconte sa visite à Varsovie en 1993 (cinquantenaire de l'insurrection du ghetto), puis à Auschwitz et à Birkenau, et les sentiments qu'il a ressentis alors. Il explique sa passion pour la langue yiddish : « Le yiddish a été mon entêtement de colère et de réponse. Une langue n'est pas morte si un seul homme au monde peut encore l'agiter entre son palais et ses dents, la lire, la marmonner, l'accompagner sur un instrument à cordes. » Il entreprend la traduction au cours d'un séjour dans les Dolomites, pendant lequel il s'adonne à sa passion pour l'escalade. Un soir, il entre dans son auberge, un paquet de feuilles couvertes de signes yiddish sous le bras. Dès son entrée, il voit une femme assise seule : « Elle me regarda et me lança un sourire, un courant d'air qui ouvre une fenêtre. »

C'est cette femme qui parle dans la seconde partie. Elle l'écrit en espérant « qu'un lecteur me l'expliquera [cette histoire] un jour. » Elle n'est pas à l'aise avec l'écriture : « Pour moi, écrire c'est chausser des souliers à talons aiguilles. Je vais lentement, je titube et je me lasse vite. » Elle s'excuse souvent de ses digressions. Elle évoque sa situation familiale : le jour où sa mère a quitté le foyer, elle a appris que celui qu'elle croyait être son grand-père était son père, et qu'il était un ancien criminel de guerre nazi. Cet homme, avec lequel elle continue à vivre, se cache sous une fausse identité, et mène sa vie en se sentant traqué par « eux » (les juifs). Il affirme « Le tort du soldat est sa défaite ». Un soir de vacances, ils entrent dans une auberge, et pendant qu'il se rend aux toilettes, elle s'installe à une table. Un homme entre dans l'auberge...

Un récit court mais dense, dans lequel j'ai trouvé de la sensualité : le plaisir de décrypter une langue étrangère, les sensations d'une petite fille qui apprend à nager et n'oubliera jamais les mains du jeune garçon sourd-muet qui l'aide, le regard échangé dans l'auberge.

Publié dans romans étrangers

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