Éloge des voyages insensés, de Vassili Golovanov (Russie)

Publié le par sabine

Un gros livre de 500 pages, avec des notes en bas de pages, et des annexes... ça m'a fait un peu peur, moi qui ne lis pratiquement que des romans !

J'ai eu du mal à m'accrocher au début, sans doute à cause de ces a-priori. Résultat : ce livre m'a passionnée.

Vassili Golovanov, journaliste-écrivain, a voulu, avant ses trente ans, faire un acte de liberté, se prouver qu'il pouvait faire quelque chose de différent : « ma vie n'était pas convaincante ». Il décide d'aller découvrir une île au nord de son pays (la Russie), proche de l’Arctique : Kolgouev.

Longue et douloureuse préparation. « Car je ne savais pas où je partais. Et cette ignorance,se révéla cent fois plus inouïe que tout ce que j'imaginais. » Réflexions sur le but de ce voyage qui paraît « insensé » : « (…) je ne peux rien dire de précis sur le but de notre expédition : il apparaîtra lorsque tout ce qui va nous arriver, tout ce que nous allons vivre aura poli nos sentiments jusqu’à les rendre aussi limpides qu’un miroir. Vous saurez alors quel était notre but : un reflet. »

Un premier voyage, seul : le train, le ferry-boat puis enfin l'hélicoptère. « L'hélicoptère décolla enfin (…) Il voyait un espace coloré en peau de lézard ocellé (vert sombre pailleté d'or, de bleu, de jaune, d'émeraude mêlés) puis en peau de crapaud (dégradés beiges des buttes brunes dans le vert des prés), puis en peau de salamandre (feu jaune sur noir). Il voyait des protubérances en carapaces de tortue. Il voyait des rivières se tordant en serpents, se nouant en arbres, des lacs en forme de monstres, des lacs en forme de gigantesques méandres, en forme de coupes, en forme d’œil, des lacs gris, couleur de vieilles armures ou de miroirs assombris, des lacs dilués, vastes comme le ciel, des lacs roux à l'eau glauque et sans reflet. Il voyait des cercles, des cercles dans les cercles, des anneaux unis les uns aux autres en une seule chaîne, des lignes, des intersections, des carrés, des pentagones, des octaèdres, des figures inouïes, des couleurs assemblées comme la coupe d'une plante observée au microscope ou, au contraire, observée au télescope, la surface d'une autre planète... »

« Devant lui s'étendait le monde sans frontières. Le monde des légendes. Le monde de la création. Le monde de la liberté. La liberté, comme l'amour, se passe de définition. Tout comme lui, elle porte en elle sa propre définition. Tout comme lui, elle porte en elle son propre sens… Elle est une pulsion inscrite dans la nature. Un élan, un saut, oui un saut précisément : tu sautes, tu décides de sauter, et que les autres aient ou non conscience de cette nécessité, peu importe ! Toutes les peurs, tu les surmontes ; à partir de là, plus rien n’a d’importance : que tu te brises ou non, que tu agisses bien ou mal… Parce que c’est à l’instant où tu sautes, où tu rejettes toute précaution, que tu agis. La liberté, c’est cela. »

La première vision de l’île est désastreuse : carcasses de voitures et bateaux abandonnés, détritus épars, alcooliques lui réclamant de la vodka, « hôtel » glacial, sans eau courante, peu d’électricité, difficulté d'établir un contact avec les habitants,…

« L’île, dont il avait si souvent rêvé, exigeait la désincarnation du rêve. Pour avoir le droit de contempler sa gueule ivre et ses dents pourries, elle exigeait le meurtre (…), celui du rêve. Du rêve qui l’avait guidé pendant de longues années. »

Retour dans l’île deux ans après, avec son jeune ami Piotr. Deux éleveurs de rennes acceptent de leur servir de guides pour une expédition de 10 jours à l’intérieur de l’île. C’est rude – très rude – mais fabuleux ! Dix jours à la limite de l’épuisement, et de l’éblouissement…

L’auteur est amené à faire de nombreuses digression, toutes passionnantes : sur les tentatives précédentes d’exploration de cette île (depuis le XVIe siècle), sur les différents livres déjà consacrés à l’île, sur les conséquences de la « soviétisation » de l’île, et celles, désastreuses, de l’introduction de l’alcool, la drogue, la pollution (exploitation de pétrole, déchets nucléaires), sur le schisme religieux au XVIIe siècle (les « vieux croyants »), le chamanisme, l’élevage des rennes, les légendes, et enfin, la difficulté d’écrire ce livre (il a mis 5 ans), la difficulté de le lâcher…

Retrouvant tous ces passages pour les citer, je me rends compte à quel point j’ai aimé cette écriture. Je ne résiste pas à vous en donner encore un : « Si l’on recueillait tous les bruits d’eau qui naissent sur l’île, on obtiendrait une stupéfiante tapisserie sonore. Notes de gouttes égrenées sur les plaques de neige, chuchotis de chaque rivière qui changent selon le fond, coups portés par les vagues de l’océan, clapotis des lacs, froissements des ailes et des pattes des oies se posant sur l’eau, glissements des canards sur le lac, clappement et gargouillis des marais, silence ou fin sifflement du brouillard, crissements de la neige fondante,... »

Merci Christiane !

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